De l'isolement des professionnels… à celui des personnes âgées

Changeons de regard sur le grand âge
De l'isolement des professionnels… à celui des personnes âgées

Pour Aristote, « L’Homme est un être sociable, la nature l’a fait pour vivre avec ses semblables ». Ainsi, lorsque notre vie sociale est remise en cause, c’est au cœur de notre nature humaine que nous sommes touchés comme en témoignent les conséquences bien réelles de l’isolement social sur la santé physique et psychologique : augmentation du risque d’hospitalisation, de maladie cardio-vasculaires, de dépression… Les grandes transitions des dernières décennies : démographique, numérique, mutation du travail, apparition du chômage de masse, ont profondément bouleversé le tissu social, faisant de l’isolement une thématique au cœur des préoccupations de notre société.

Lorsque notre vie sociale est remise en cause, c’est au cœur de notre nature humaine que nous sommes touchés.

Conscient de l’importance de ce sujet dans le secteur de l’accompagnement à domicile des personnes âgées, Alenvi est depuis juin 2019 signataire de la charte Monalisa afin de participer à cet élan « interpartenarial et interassociatif, de faire cause commune de manière durable autour de la lutte contre la solitude des personnes âgées », comme stipulé en préambule du texte.

Cependant, si le réflexe premier est de penser à l’isolement des personnes âgées, est-ce le seul risque dans le secteur ? L’isolement n’est-il pas multiple dans la triangulation bénéficiaire – aidant – professionnel ? Quel est notre rôle dans la lutte contre l’isolement en tant que structure d’aide à domicile ?

Des solitudes qui co-existent

La solitude de la personne âgée

Beaucoup de personnes âgées souffrent d’isolement social, car le vieillissement entraîne de grandes transitions dans la vie de la personne. La première est le passage à la retraite, qui entraîne la perte parfois brutale du cercle relationnel professionnel, mais les autres cercles relationnels (amical, familial, associatif) sont également déstabilisés par cette étape de la vie. En effet, la place dans la société n’est plus la même : on sort de la vie active et les journées ne sont plus occupées de la même manière, ce qui vient redéfinir notre relation au temps et aux autres. Puis vient la perte d’autonomie pour certains, notamment l’incapacité de sortir seul de chez, ou encore la perte de l’audition qui rend difficile la participation aux conversations de groupe… A cela s’ajoute l’évolution des rapports sociaux dans notre société, même en milieu rural. En témoigne Sylvie, auxiliaire de vie dans le Cantal : « Avant il y avait le facteur qui passait et le boulanger. C’est fini ça maintenant : le facteur n’a plus le droit de rentrer chez les gens, et le boulanger ne passe plus. Et puis les gens allaient à la messe le dimanche, c’était l’occasion de se retrouver. Maintenant, le dimanche ressemble à un lundi… ».

La solitude de l’aidant

La perte d’autonomie de la personne âgée vient également toucher directement la vie de l’aidant. Pour le conjoint, le fils, la fille, c’est maintenant une nouvelle préoccupation qui vient s’ajouter à son quotidien. Nous expérimentons tous dans nos vies des évènements qui prennent d’un coup un rôle central et autour duquel la vie professionnelle, affective et sociale vient s’agencer, tant bien que mal : un déménagement, un deuil, des travaux… Pour l’aidant, ce n’est pas un événement ponctuel : il ne peut savoir jusqu’à quand va durer la situation, ni comment elle va évoluer. C’est la peur de retrouver son proche ayant chuté et passé des heures à terre, de se faire appeler au milieu de la nuit parce que son proche s’est perdu dans la ville, devoir se rendre en urgence chez son proche parce que l’auxiliaire de vie a eu un empêchement.

Pour l’aidant, ce n’est pas un événement ponctuel : il ne peut savoir jusqu’à quand va durer la situation, ni comment elle va évoluer.

Cela a évidemment un fort impact sur la vie sociale de l’aidant, qui a beaucoup moins de temps libre et encore moins d’énergie pour soigner ses relations. Pour Françoise, une aidante que nous avons accompagnée, aider son conjoint l’a coupée de ses activités sociales « j’aimerais bien sortir mais je ne peux pas… Si je sors, le soir quand je rentre il me fait la gueule, ça me gâche tout le plaisir que j’ai pu avoir à sortir […] Il me répète sans cesse « tu ne me laisses pas, hein ? » »

La solitude de l’intervenant professionnel

« Là où je me sens utile, c’est vraiment pour la solitude, je sais qu’ils ne voient absolument personne en dehors de nous… ». Sylvie, auxiliaire de vie dans le Cantal continue d’exercer ce métier depuis 14 ans malgré toutes les difficultés et les longues heures de voiture nécessaires dans la région, parce qu’elle sait qu’elle apporte une chaleur humaine plus qu’utile : vitale.

Pourtant, les structures d’aide à domicile apportent-elles à leur tour à leurs employés ce lien social ? Pour beaucoup d’auxiliaires de vie, l’interaction dans le métier se résume à un planning qu’ils reçoivent de la part d’un responsable de secteur qu’ils ne voient jamais. Ils ont bien des collègues qui opèrent dans la même zone, mais ils ne se croisent pas, sinon à des événements d’entreprise une ou deux fois l’année.

La solitude s’exprime également dans le manque de reconnaissance de leur travail, à la fois de la part des bénéficiaires qui les confondent trop souvent avec des aides ménagères, mais plus pénible encore, de la part d’une hiérarchie qui ne leur donne pas voix au chapitre voire fait la sourde oreille. Priscillia, auxiliaire d’envie chez Alenvi témoigne de son ancien poste « j’avais un bénéficiaire schizophrène qui consommait de la drogue et me faisait des avances, mais mon employeur ne me croyait pas et ne me soutenait pas ».

Notre rôle en tant que structure

La solitude est un donc un enjeu majeur du secteur à bien des niveaux. Selon la définition du CESE, une relation sociale de qualité donne un sentiment de reconnaissance (« je compte pour quelqu’un »), de sécurité (« je peux compter sur quelqu’un ») et de participation (« quelqu’un compte sur moi »). Notre première responsabilité en tant que structure d’aide à domicile est de permettre l’épanouissement de nos employés en reconnaissant leur travail, en leur apportant de la sécurité par notre soutien et en leur donnant l’autonomie de prendre les décisions qui leur incombent sur le terrain.

Une relation sociale de qualité donne un sentiment de reconnaissance (« je compte pour quelqu’un »), de sécurité (« je peux compter sur quelqu’un ») et de participation (« quelqu’un compte sur moi »).

Chez Alenvi, en donnant leur autonomie à des équipes de 6 à 8 personnes, les « communautés autonomes », nous avons un double impact. Premièrement, pour bien fonctionner, ces communautés doivent se retrouver régulièrement afin d’organiser leur travail. Ainsi, les membres d’une même équipe se croisent au moins deux fois par mois lors de ces réunions. En dehors de ces réunions, ils restent en contact sur des groupes de discussion, via l’application Messenger. Il y a également un groupe de discussion général que partagent toutes les communautés, où nous partageons les moments forts de nos métiers et souhaitons la bienvenue aux nouveaux arrivants.

Pour Jessica, auxiliaire d’envie, le « travail en communauté est hyper sympa parce qu’on communique beaucoup entre nous […] on se voit régulièrement, on s’appelle souvent, on se voit en dehors du travail, on a une relation de confiance et d’amitié qui est très importante pour nous ».

Deuxièmement, l’autonomie est une marque de confiance et de reconnaissance. Chez Alenvi, tous reconnaissent que les agents du terrain sont les mieux placés pour décider de leur propre intervention et nous leur faisons confiance pour prendre les bonnes décisions. Des coachs accompagnent cette prise d’autonomie et sont à l’écoute pour donner des conseils quand le demandent les auxiliaires. C’est ce qui plait particulièrement à Nadia, qui nous confie « chez Alenvi, vous avez une réelle attention pour les auxiliaires, c’est vraiment génial. On se sent soutenus ».

Par ailleurs, fidèles à notre engagement auprès de Monalisa, nous avons développé une formation sur l’isolement social, disponible à tous les employés d’Alenvi, en format e-learning sur une application. Cette formation vise à sensibiliser à l’isolement, tout en donnant des pistes pour le détecter et savoir réagir face à une situation d’isolement social.

Ce contexte de soutien, de confiance et de sensibilisation au sujet permet le dialogue nécessaire à une lutte efficace contre l’isolement social. Comme le rappelle Jean-François Serres dans l’avis du CESE, Combattre l’isolement social pour plus de cohésion et de fraternité, c’est par l’activation et la bonne coordination du tissu local proche que l’on recrée du lien social et que l’on lutte contre l’isolement. La concertation est nécessaire pour cette bonne coordination : on détecte une situation d’isolement social en croisant les points de vue, et en partageant les informations sur les bénéficiaires. Grâce à ces échanges, l’information remonte et nous pouvons ensemble trouver des solutions, en nous basant sur notre connaissance des initiatives locales qui existent : accueils de jour, sorties organisées par la mairie, association locale de bénévoles qui visitent les personnes isolées…

Ensemble, les auxiliaires peuvent également détecter la fatigue de l’aidant, qui risque le burn-out, et proposer des solutions de répit : prendre du repos pendant les interventions des auxiliaires, se tourner vers des associations pour aidant, prendre conscience qu’ils ne sont pas seuls à vivre cette situation…

L’organisation en équipes autonomes est une des réponses du modèle Alenvi et n’est pas nécessairement adaptée à toute structure. En revanche, nous pouvons tous chercher à créer un cadre où les auxiliaires de vie se sentent écoutés et soutenus, ce sont des conditions nécessaires à un épanouissement au travail et à un accompagnement de qualité des personnes âgées.