Et si nous changions notre regard sur la vieillesse…

Changeons de regard sur le grand âge
Et si nous changions notre regard sur la vieillesse…

Quel que soit l’angle sous lequel le sujet de l’avancée en âge est abordé, un consensus rassemble: la proportion des personnes âgées dans la population française est amenée à fortement augmenter, et ce, de manière structurelle.

Or cette étape de la vie est victime d’une représentation collective empreinte de préjugés négatifs pour ne pas dire dévalorisants. Alors que 84% des personnes de plus de 70 ans se déclarent heureux (étude de «L’Observatoire de l’âge» réalisée chaque année par Viavoice pour Harmonie Mutuelle), la vieillesse ne cesse d’être considérée comme l’antonyme évident du bonheur. Parfois évitées, souvent infantilisées, les personnes âgées sont peu à peu mises au ban de la société, isolées dans des espaces qui leurs sont réservés.

Il suffit pourtant de peu pour se rendre compte de la chance immense dont on se prive en excluant les personnes âgées de notre quotidien: une photo, une histoire, une rencontre et notre société bascule dans une autre dimension, plus humaine, plus sincère, plus soudée.

Changer notre regard sur la vieillesse, une nécessité qui nous met au défi

Lents, moins performants, moins réactifs, bloqués dans le passé… les personnes âgées trainent ainsi derrière eux une longue liste de stéréotypes qui, selon le psychiatre Michel Debout, explique aussi notre rapport personnel à la vieillesse : « Ce déni du vieillissement, cette tendance à le cacher, est lié à la crainte de la mort sociale et physique et de la dévalorisation.». La vieillesse est ainsi une confrontation à nos fragilités.

« Ce déni du vieillissement, cette tendance à le cacher, est lié à la crainte de la mort sociale et physique et de la dévalorisation. » Michel Debout

Cette confrontation à notre vulnérabilité, Cynthia Fleury lors de la conférence «Quel rôle pour les vulnérabilités dans une société évoluée ?» organisée par le Cercle Vulnérabilités et Société le 21 janvier 2019, nous explique qu’elle a globalement mené à une organisation de l’invisibilisation des vulnérables et de ceux qui s’en occupent (les aidants ou "care givers"). Cette stratégie d’évitement permet alors d’occulter toute obligation de prise en charge morale, sociale et financière.

« Nous organisons l’invisibilisation des vulnérables et de ceux qui s’en occupent (aidants ou "care givers"). » Cynthia Fleury

Au cours de la même conférence co-animée par Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, et Axel Kahn, médecin généticien et essayiste, sur le thème du rôle des vulnérabilités dans une société évoluée, on apprend que "Vulnérabilité" vient du latin "Vulnus" qui signifie autant la blessure que ce qui peut être blessé.

Une double prise de conscience en découle: une personne devient vulnérable tant par l’existence d’une fragilité interne que par son environnement qui la stigmatise en tant que tel.

"L’enjeu de la vulnérabilité est de la reconnaître mais surtout de la sublimer pour ne pas enchaîner ces personnes à cette condition car est vulnérable celui qui n’arrive pas à s’en détacher." Cynthia Fleury

La vulnérabilité liée à l’âge serait donc une réalité aussi inévitable et inhérente que construite par le regard que nous portons. Au quotidien, il est ainsi important d’identifier ces préjugés qui dévalorisent une partie grandissante de la population pour ne pas renforcer cette fragilité mais plutôt la reconnaître, la dédramatiser et la sublimer.

"C’est la société qui fait l’humanité et c’est la vulnérabilité qui fait la société." Axel Kahn

Ce n’est qu’à ce moment-là que nous serons capable de transformer la vieillesse en une richesse pour nos proches et pour la société.

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Changer de regard sur la vieillesse, une démarche à assumer collectivement

Répondre humainement aux enjeux du vieillissement en France implique donc un changement de posture général vis-à-vis des personnes âgées.

Tout d’abord en changeant nos mots pour s’attaquer à nos maux. Dans sa tribune Ces mots qui en disent long sur notre façon de regarder les personnes âgées, Thibault de Saint Blancard, l’un de nos co-fondateurs, exprime bien comment notre vocabulaire construit notre vision de l’accompagnement de la vieillesse. Mal choisis, nos mots alimentent alors un cercle vicieux qui accélère la perte d’autonomie au lieu de préserver celle restante.

"Mais au fait, pourquoi donc parler de « maintien à domicile » ? Si l’on y réfléchit, cette expression ne laisse pas présager le meilleur pour les personnes âgées et sous-entend presque que celles-ci sont retenues contre leur gré. Accompagner les personnes dépendantes à domicile, est-ce uniquement les aider à s’habiller, se laver et se nourrir, bref à survivre ? Si une personne est « maintenue » à son corps défendant, ne nous étonnons pas des éventuels « refus d’aide » !"

Se questionner sur l’accompagnement proposé à nos aînés implique donc d’adopter un regard plus humain et cela commence par revoir notre sémantique pour que nos mots ne soient pas un encouragement au confinement.

Au-delà d’initiatives personnelles, d’autres parcours de fond sont menés pour institutionnaliser ce changement de regard dans toutes les dimensions de notre société. Par exemple, le Cercle Vulnérabilités et Société dont Alenvi fait partie, rassemble une pluralité d’acteurs qui étudient concrètement pourquoi un changement radical de regard vis-à-vis des personnes vulnérables est souhaitable et comment cela peut permettre un développement économique et social.

Vulnérabilité et autonomie ne sont en effet pas opposés. Le reconnaître c’est accepter que les personnes âgées soient inclues dans l’ensemble des problématiques sociétales et constructions sociales. Dans cette optique, une Charte européenne de l’avancée en âge a par exemple été proposée dans le cadre des prochaines élections européennes du 23 au 26 mai 2019 comme moyen pour promouvoir une culture dans laquelle le grand âge a toute sa place.

[ ndlr: Les rédacteurs de cette Charte sont des responsables d’associations, des universitaires, des médecins, des personnalités engagées dans les secteurs de l’inclusion et de l’autonomie.]

Inscrire ce changement de regard sur la vieillesse dans le quotidien des personnes âgées

La vulnérabilité liée à l’âge transperse et fragilise autant la personne âgée que son entourage. Cette étape de la vie est complexe comme a pu nous l’expliquer Audrey Vettes, psychologue clinicienne spécialisée en psychogériatrie, lors de notre rencontre.

À ce sujet, Cynthia Fleury a expliqué les mécanismes d’aide que permettent un accompagnement professionnel à ce moment-là: "La vulnérabilité irradie. La professionalisation de l’aide permet alors de la modéliser au lieu de rester dans l’affect. Elle permet d’en attraper la spécificité et de montrer alors qu’elle n’est pas irréversible. Le déni provient en effet de la peur que la vulnérabilité nous affecte de manière irréversible. La modéliser permet ainsi de faire un pas de côté, de transformer cette vulnérabilité en un moment."

Chez Alenvi nous avons été témoin à de nombreuses reprises de l’impact de nos accompagnements tant pour l’entourage que pour la personne âgée.

Notre vision repose avant tout sur l’idée que valoriser les professionnels qui interviennent auprès des personnes âgées a un impact positif sur la qualité de leurs accompagnements. Insister sur les motivations profondes de ces professionnels, sur leurs compétences qui ne peuvent être réduites à des tâches techniques, leur permettre de s’exprimer, de prendre le temps, de prendre des décisions, de s’organiser en autonomie et en collaboration avec leurs pairs sont autant de leviers pour proposer un nouveau modèle d’accompagnement centré sur le lien avec la personne âgée.

C’est en effet par un lien de confiance, respectueux et bienveillant, que les gestes du quotidien peuvent être accompagnés dans un premier temps puis encadrés pour préserver au maximum l’autonomie et la spontanéité de la personne âgée. En outre, l’existence de ce lien affectueux nourrit l’envie et la motivation de se maintenir au sein d’un collectif et d’y intéragir.

Changer de regard sur la vieillesse est ainsi le préalable indispensable d’une relation repensée entre les personnes âgées et les générations qui les suivent. En d’autres termes, accepter la vulnérabilité liée à l’âge et la valoriser permettent une reconnaissance inclusive des personnes âgées, promesse de liens intergénérationnels constructifs et d’une cohésion sociale renforcée.

À cet égard, la capacité à recréer un tissu social autour d’une personne âgée isolée est la preuve ultime d’un accompagnement réussi. Dans le modèle de soin développé par Buurtzorg aux Pays-bas, cette théorie est expliquée par le concept de l’oignon. Ce modèle part du principe que la personne âgée est au coeur de l’accompagnement et qu’autour de cette personne existe différents cercles dont l’équipe de soin qui intervient chez elle. Entourer la personne âgée et répondre à l’ensemble de ses besoins (physiologiques, de sécurité, d’appartenance sociale, d’estime de soi, d’accomplissement) devient alors partie prenante de la mission d’accompagnement.

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Changer de regard sur la vieillesse est donc à la fois une responsabilité commune à assumer et une chance à saisir pour évoluer vers une société riche de l’ensemble de ses générations.