Aidant professionnel, un métier humain traversé par les affects

Comment mieux vivre notre métier
Aidant professionnel, un métier humain traversé par les affects

Dans le cadre d’un travail de recherche, je suis allée à la rencontre des aidants professionnels. Occupant la place de chargée de recrutement chez Alenvi, je découvrais chaque jour leur univers. Je remarquai en les écoutant que le lien créé avec leurs bénéficiaires supplantait le savoir-faire technique. J’ai alors eu envie d’aller plus loin, d’aller à leur rencontre, de passer du temps avec eux. J’ai eu envie de comprendre. Comprendre ce qui pousse les auxiliaires de vie à se consacrer aux autres.

Une pratique des aidants professionnels qui se construit dans l’ombre

Les pratiques professionnelles des auxiliaires de vie se construisent dans l’ombre. En effet, le métier est méconnu et le domicile est un espace intime, contribuant à l’invisibilisation des pratiques. Ce que j’ai souhaité prouver tout au long de ma recherche, c’est que la reconnaissance du métier ne pourra se faire que si nous intégrons l’immense dimension subjective de l’accompagnement à domicile.

"On existe, même au sein de son activité professionnelle, en tant que personne avec une histoire et des affects."

Travailler cette dimension implique de passer par la réalité des auxiliaires à savoir: leurs émotions, leurs désirs, leurs représentations ou encore leur imaginaire… Ce mode d’exploration des pratiques professionnelles implique ce qu’on appelle la rencontre avec le réel du travail, c’est-à-dire ce qui va au-delà de la liste de tâches techniques prévues par une fiche de poste. C’est la souffrance, les émotions, les craintes… Admettre cette réalité-là, c’est admettre qu’on existe, même au sein de son activité professionnelle, en tant que personne avec une histoire et des affects. Ces derniers pouvant être d’autant plus sollicités dans les métiers de la relation.

Un métier de lien avec de forts mécanismes relationnels à l’oeuvre

En les laissant me parler librement de leur quotidien, j’ai découvert leur réalité : à domicile, on ressent, on s’attache, on s’identifie et on peut souffrir aussi. Ma rencontre avec Louise, aidante professionnelle, m’a aidé à le comprendre. Elle prenait soin d’un homme âgé, elle s’était beaucoup attachée à lui et il est décédé au bout de quelques mois. Notre discussion révèle une souffrance qui perdure. Elle a le sentiment d’avoir vécu une relation particulière avec lui : "Forcément créer du lien c’est la chose la plus naturelle qui soit, c’est la base de la société, c’est le fondement du relationnel. Au travail, même si on essaye de ne pas faire apparaître notre vie personnelle, elle transparaît parce que ça fait partie de nous, c’est inévitable car on doit être entier et naturel avec nos bénéficiaires."

Elle m’expliquera plus tard la ressemblance importante entre son bénéficiaire et une des figures de son histoire familiale. Prendre conscience de l’importance des dynamiques de transfert (Ndlr: extension d’un affect à un autre objet, une autre personne.) est essentiel et même nécessaire afin d’éviter les mécanismes de défenses trop coûteux pouvant mettre en péril l’intervenant et l’intervention.

S’attacher : le propre de l’humain

"On nous dit de prendre du recul mais comment faire face à quelqu’un qui s’éteint petit à petit..?"

Lorsqu’on est auxiliaire auprès de personnes âgées, on est du côté de la vie, en l’aidant dans les gestes de son quotidien, en stimulant sa mémoire… Seulement, il arrive aussi d’être confronté à la mort : «Le décès de mon bénéficiaire a été très difficile parce que je ne voyais pas l’évidence, que son corps commencait à lâcher. On nous dit de prendre du recul mais comment faire face à quelqu’un qui s’éteint petit à petit..?» Pour Alice, la mort d’un de ses bénéficiaires a également été un moment de grande souffrance: «J’ai été là jusqu’à son dernier souffle. Elle est morte, je l’ai regardé partir. Je ne savais pas quoi faire, j’étais tétanisée. Aujourd’hui, j’arrive à parler, j’arrive à réfléchir mais à cet instant là je ne pouvais plus rien faire.» Alice décrit bien la façon dont la mort peut désemparer le soignant. Et vous vous dîtes sûrement, quoi de plus humain ? Pourtant, accepter ses émotions, les apprivoiser, cela s’apprend.

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Comme le précise Alice, l’attachement est le propre de l’humain: «Quand tu vas voir quelqu’un six jours sur sept, tu ne peux pas ne pas t’attacher… On va au domicile, on découvre des secrets, les gens nous parlent… On connaît leur histoire. On ne peut pas être insensible à ça, à moins d’être un robot ou un frigidaire… On a des coeurs. On sait mettre des limites, on n’a pas d’amour à réclamer mais on est des êtres humains…»

Ouvrir la parole et créer un espace de décharge pour les aidants

"L’engagement des aidants professionnels est immense et entraîne plus ou moins inconsciemment une grande partie de leur histoire de vie et de leurs affects."

Plongés au coeur de la vie intime de la personne âgée, les aidants professionnels doivent trouver leur place, leur propre intimité pouvant être sollicitée au cours des prises en charge. Leur métier ne peut se définir ni se comprendre sans être à leur écoute et sans prêter attention aux mouvements psychiques qui traversent leurs pratiques. Les aidants professionnels s’engagent auprès de personnes âgées pour leur apporter un réconfort, une présence… Cet engagement de leur part est immense et entraîne plus ou moins inconsciemment une grande partie de leur histoire de vie et de leurs affects. Si l’aidant n’est pas assez formé sur la puissance des mécanismes à l’oeuvre dans l’accompagnement, il peut se sentir désemparé. Pour bien accompagner les soignants, il est important de les écouter et de leur proposer un espace de décharge. On découvre alors les enjeux non visibles de leur métier. Non visibles et pourtant vrais.

Cet article est à retrouver dans la troisième édition du magazine Alenvi que vous pouvez consulter et télécharger ci-dessous.

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